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Biographie

Jean Giono (30 mars 1895-9 octobre 1970)

Dans le paysage littéraire du XXe siècle, Giono, figure dominante, est pourtant à part. Fils unique d’un cordonnier et d’une repasseuse, attaché à ses racines paternelles piémontaises et gommant la part de sang provençal qu’il tenait de sa mère, il est né à Manosque, ne l’a quitté qu’épisodiquement, contre son gré, et y est mort. Ayant dû, pour faire vivre sa famille, quitter le collège à seize ans et devenir employé de banque, il bâtit seul sa culture, et ne fait à peu près aucun voyage à l’étranger jusque passé la cinquantaine.

Il déteste les grandes villes, surtout Paris, où il ne restera peut-être jamais quinze jours de suite. L’atmosphère de l’édition l’indispose. Il a assez peu de relations littéraires, peu d’entregent. Aucun prix littéraire français important ne lui est jamais décerné ; il reçoit en 1929, le prix américain Brentano pour Colline, ainsi que le prix Northcliffe en 1930 pour son roman Regain. Exigeant avec lui-même, il se veut bon artisan.

Resté à l’écart des courants, volontiers même à contre-courant, n’ayant pas fait école, pas cherché à exercer une influence littéraire, ni à dégager la théorie de son écriture, il est inclassable. On l’a pris pour un paysan, pour un écrivain régionaliste alors que la moitié de ses livres sont situés dans les Alpes, ou en Italie, ou sur l’océan, pour une sorte de félibre, lui qui ne parlait pas le provençal et avait horreur du Mistral.

Giono de 1895 à 1935 : traumatisme de 14 et célébration de la nature

Son enfance est pauvre et heureuse : pour lui un âge d’or dont il fera revivre l’atmosphère, directement ou indirectement, tout au long de sa vie. Ce bonheur est fracassé par la guerre de 14.

Mobilisé pendant plus de quatre ans, dont plus de deux au front dans l’infanterie – Verdun, le Chemin des Dames, le Kemmel, il en sort indemne mais viscéralement pacifiste. Démobilisé, il se marie : il aura deux filles.

Il a toujours aimé inventer des histoires, et a très tôt voulu écrire. Il s’y exerce avec de petits textes. Mais il a trente ans quand il achève son premier roman (refusé)*, près de trente-cinq quand paraît le suivant, Colline (1929).

* Naissance de l’Odyssée, refusé par Grasset qui trouve que l’ouvrage « sent un peu trop le jeu littéraire »

Ce livre poétique, qui fait passer dans les lettres un grand vent frais, obtient un succès immédiat ainsi que les suivants. Giono peut quitter la banque et vivre de sa plume : Grasset et Gallimard se le disputent.

Il poursuit son évocation des paysans de Haute-Provence, en symbiose avec la nature où ils vivent. Son observation aiguë et son sens du dialogue lui permettent de faire croire à la réalité de l’univers qu’il décrit, alors que ses personnages appartiennent en fait à un monde lyrique et utopique, sans administration, sans politique, sans moteurs, où la guerre de 14 n’a pas eu lieu, et où triomphent, malgré quelques violences naturelles, la générosité et le bien. Jusqu’au Chant du monde de 1934, premier de ses livres alpestres, tous ses romans, heureux et graves, finissent bien.

Giono de 1935 à 1950 : pacifisme et années de guerre

De 1935 à 1939, l’éclairage change : le nazisme s’élève, la guerre menace. Pour la seule fois de sa vie, l’anarchiste Giono s’engage. D’abord pour la paix : il milite comme pacifiste intégral, et proclame que si un conflit éclate, il n’obéira pas. Proche des communistes pendant quelques mois, il s’en sépare bientôt *: ils ne lui pardonneront pas.

* En février 1934, souhaitant rejoindre un groupe pacifiste afin d’œuvrer plus efficacement contre la menace de guerre, Giono adhère à l’Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires, proche du communisme. Lorsqu’en 1935 l’URSS et les communistes français approuvent le réarmement, Giono, « pacifiste intégral », s’en détache.

Mais son combat est plus général : il est dirigé contre la civilisation technique moderne et annonce l’écologie. L’auditoire est large. Un roman comme Que ma joie demeure (1935), un essai comme Les Vraies Richesses (1936) enthousiasment nombre de jeunes.

Autour de Giono, à partir de septembre 1935, puis deux fois par an jusqu’en 1939, se tiennent au Contadour, sur les plateaux de Haute-Provence, des réunions d’esprits libres. Cela lui vaut une réputation de gourou injustifiée, car il ne prêche pas et garde sa simplicité et sa gaîté.
En pleine possession de ses moyens, il s’abandonne au jaillissement créateur. Il veut chanter « les rythmes mouvants et le désordre ». La taille de ses livres se gonfle, et ils s’achèvent désormais en catastrophe comme Que ma joie demeure, quand ils ne relatent pas une catastrophe, comme l’épopée de Batailles dans la montagne (1937), figure de la guerre à venir.
Dans l’un et l’autre, les héros sont des sauveurs.

Mais la guerre éclate. C’est l’échec des efforts de Giono, l’effondrement de ses illusions. Il s’est cogné au réel et n’a sauvé personne. Désespéré de devoir être infidèle à son engagement, il se laisse mobiliser pour ne pas laisser sa famille sans ressources. Il est aussitôt arrêté et emprisonné pendant deux mois à Marseille pour pacifisme. Libéré, il abandonnera toute action et toute prédication, et prendra ses distances avec le Contadour cet échec.

La période de la guerre est difficile. Giono ne parvient à finir aucun des romans qu’il commence. Il est à court d’argent. Il aide et recueille des juifs, des communistes, des résistants pourchassés. Il écrit en 1943 une pièce de théâtre, Le Voyage en calèche, dont le héros résiste à une occupation étrangère. La censure allemande interdit la représentation, mais nul ne le sait. L’opinion retient seulement qu’un hebdomadaire pro-allemand a publié un roman de lui, commencé avant-guerre et sans aucune implication politique.

Giono de 1951 à 1970 : grands cycles romanesques et découverte du cinéma

Peu après la Libération, en septembre 1944, il est à nouveau arrêté ; il passe cette fois cinq mois en détention, à Saint-Vincent-les Forts. Le Comité national des écrivains, dirigé par l’extrême-gauche, lui interdit toute publication : aucun livre de lui en 1944, 1945, 1946. Encore de 1947 à 1950, il est pratiquement mis en quarantaine. Il est classé, à tort, parmi les « collaborateurs », lui dont on ne peut citer un seul mot pour le nazisme ou pour Vichy. Il dédaigne de répondre aux accusations. Sa seule défense sera d’écrire pour remonter la pente.

Pendant sept ans, délaissant essais et théâtre, il suit sa voie primordiale, le roman, en se renouvelant, en se refusant à « faire du Giono », en se centrant non sur la nature, mais sur les hommes, surtout sur les caractères d’exception. Simultanément, il donne deux directions à son œuvre. C’est d’abord le cycle dit « du hussard », placé sous le signe de l’Arioste, de Stendhal et de Mozart, où un jeune aristocrate traversera la Provence en proie à une monstrueuse épidémie de choléra, avant d’aller se battre pour la liberté dans l’Italie de 1848. Suite de romans d’aventure linéaires, cavaliers, brillants, sur fond d’horreur, de désagrégation sociale et d’égoïsme (Le Hussard sur le toit, 1951, Le Bonheur fou, 1957).

C’est en second lieu l’ensemble des Chroniques romanesques, certaines situées au XIXe siècle comme le cycle du hussard (Giono s’écarte alors de son temps), d’autres de nos jours. Une série de livres dont chacun a son mode de narration propre, où tragique et comique se côtoient (Giono avait songé à les regrouper sous le titre d’ « Opéras bouffes ») mais où domine la noirceur, notamment dans Un roi sans divertissement (1947) et Les Âmes fortes (1950) : le mépris et la haine, autrefois inconnus de Giono, font désormais partie de son univers.

Noé (1948), où, à Manosque et à Marseille, l’écrivain rêve de ses personnages passés ou possibles, occupe une place à part dans cette série et annonce le nouveau roman. Ces Chroniques complexes, parfois déroutantes, sont souvent aujourd’hui tenues pour ses chefs-d’œuvre.

A compter de 1951, Giono a repris la place qui lui est due. Il est élu à l’Académie Goncourt en 1954. Il se permet désormais de voyager – Ecosse, Espagne, surtout Italie – et de faire des séjours à Majorque. Il est devenu un sage, un lettré plein d’humour. Il se change du roman en écrivant des livres de voyage, de compte-rendu judiciaire, d’histoire, auxquels il impose sa marque personnelle. Il donne des chroniques d’humeur à des journaux de province.

Il s’oriente vers le cinéma, écrivant des scénarios, des dialogues, faisant même de la mise en scène. Ses romans, plus espacés, gardent leur intensité, leur poésie, leur vivacité de narration (Ennemonde, 1964, Le Déserteur, 1966, L’Iris de Suse, 1970).

Son oeuvre ne connaît pas cette retombée de célébrité qui suit souvent la mort d’un auteur. Viscéralement, dans sa vie, Giono a été un fabulateur effervescent. Comme écrivain, il est un créateur de mondes. Poète d’une paysannerie rêvée avant 1939, robuste, subtil et ironique inventeur de psychologies imaginaires dans ses sombres Chroniques d’après-guerre, mais toujours poète, ouvert à toutes les sensations et prêt à les inventer au besoin, créateur d’images autant que Hugo, épris de paix, de musique, de générosité, il joue d’un clavier stylistique et narratif dont l’ouverture, la vivacité et la richesse ont peu d’équivalents. Giono, ce solitaire, est solidement installé dans les sommets de notre littérature.

Texte de Pierre CITRON (Présentation parue dans le catalogue Célébrations nationales 1995, Paris, Direction des Archives de France, 1995, p.167).